Monaco à l’épreuve des listes
L’inscription de la Principauté sur la liste grise du GAFI puis sur la liste européenne des pays tiers à haut risque a sonné comme un coup de tonnerre. Alors que les autorités soulignent les progrès réalisés, la « sortie » devient un enjeu central de compétitivité.
Quand la Principauté sortira-t-elle de la liste grise du GAFI ? L’horloge tourne. Inscrite sur la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI) depuis 2024, puis ajoutée à la liste des pays tiers à haut risque de l’Union européenne, la Principauté avance sous surveillance renforcée, dans un contexte où le facteur temps est déterminant. Car au-delà des progrès techniques reconnus, rester trop longtemps sur ces listes comporte des risques économiques, financiers et réputationnels que les autorités cherchent désormais à contenir.
Le dernier rapport de suivi du GAFI, adopté lors de l’Assemblée plénière qui s’est tenue en février 2026 à Mexico, a maintenu Monaco dans cette situation d’attente. Si l’organisation internationale reconnait les progrès réalisés par Monaco, « notamment en matière de qualité et de délai des déclarations de soupçon transmises à l’AMSF » (Autorité Monégasque), pas question pour l’instant de sortir de la surveillance renforcée. La prochaine fenêtre de tir sera donc à la prochaine réunion plénière du GAFI en octobre 2026 ou en 2027… Le gouvernement ne parle donc plus de calendrier de sortie et préfère capitaliser sur la reconnaissance par le GAFI de « l’efficacité des mesures mises en œuvre et (de) la montée en puissance des dispositifs de détection et de traitement fondés sur une approche par les risques ». « Conformément aux attentes du GAFI, la Principauté poursuit les actions entreprises jusqu’alors en matière de de contrôle et de supervision. Le renforcement de la chaîne pénale constitue un axe central de cette nouvelle phase, notamment à travers la section financière spécialisée du Parquet général et le recrutement de deux procureurs supplémentaires, afin d’assurer une réponse à la fois proportionnée, crédible et dissuasive, sur les plans administratifs comme pénal », note l’Exécutif dans un communiqué. Avant d’indiquer, pour montrer la durabilité de ses engagements : « Dans cette perspective, Monaco restera pleinement mobilisée en 2026 (…). L’action de la Principauté s’inscrit dans une démarche pluriannuelle, avec la préparation de la prochaine Evaluation Nationale des Risques en 2026–2027, qui sera suivie de la prochaine Stratégie Nationale. Cette planification de long terme constitue un levier essentiel pour consolider durablement les acquis et renforcer la résilience du dispositif. » C’est pourquoi le gouvernement a annoncé adresser « un nouveau rapport de progrès relatif aux derniers objectifs à atteindre au titre de son Plan d’Action ».
Et la liste de l’UE ?
Du verdict du GAFI dépendra la sortie de la liste européenne des pays à haut risque. L’Union européenne ne dispose pas de critères propres et se fonde sur les décisions du GAFI. En théorie, l’inscription comme la sortie devraient donc être automatiques. Mais dans combien de temps ? « Entre l’entrée ou la sortie de la liste grise du GAFI et la mise à jour de la liste européenne, il s’est parfois écoulé 18 mois », rappelle Bruno Dalles, conscient de la dimension politique du dossier. Une situation inédite, qui fait craindre un nouveau décalage au moment de la sortie. Autrement dit, même blanchie par le GAFI, Monaco pourrait rester inscrite sur la liste européenne pendant de longs mois supplémentaires.
Or le facteur temps est loin d’être neutre. Si jusqu’à présent les impacts sont mesurés, comme l’assurent les différents experts interviewés, plus une juridiction demeure sur ces listes, plus les effets économiques se cristallisent. Le premier risque est bancaire. Les politiques de de-risking conduisent certains établissements étrangers à réduire, voire rompre, leurs relations avec des contreparties situées dans des pays listés. À cela s’ajoutent des délais de traitement allongés, des contrôles renforcés et une hausse des coûts de conformité pour les entreprises.
Le risque est également réputationnel. « La difficulté, pour Monaco, c’est de combattre une image ancienne, relativement négative, aggravée par cette inscription », reconnaît le Directeur de l’AMSF. Une image qui, sur le long terme, pèserait sur l’attractivité de la place, notamment auprès des investisseurs internationaux.
Enfin, le risque est macroéconomique. Dans une note d’analyse, le cabinet Phoenix avait alerté sur les effets systémiques d’une inscription prolongée : ralentissement des flux financiers, fragilisation de certains secteurs dépendants de l’international, et perte progressive de compétitivité.
Face à ces enjeux, les autorités entendent démontrer que la fermeté n’est pas un affichage. L’actualité récente en apporte une illustration concrète. Fin décembre 2025, l’AMSF a prononcé une sanction de 800 000 euros à l’encontre de la société Landmark, qui brasse environ 4 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel, pour manquements à ses obligations en matière de lutte contre le blanchiment. Une décision lourde, assumée, qui s’inscrit dans une stratégie de crédibilisation du dispositif monégasque. Elle vise aussi à adresser un message clair aux évaluateurs internationaux : les règles sont appliquées, et les sanctions effectives.
Les lanceurs d’alerte bientôt protégés
Autre signal positif envoyé : le projet de loi sur la protection des lanceurs d’alerte devrait être voté en 2026. Le texte vise à sécuriser juridiquement les personnes signalant de bonne foi des faits susceptibles de constituer des infractions graves, en ligne avec les standards européens et internationaux. L’enjeu est concret. L’une des affaires emblématiques de blanchiment traitées à Monaco, celle de la banque Pasche – revendue depuis -, toujours à l’instruction, trouve son origine dans le signalement d’opérations frauduleuses par trois lanceurs d’alerte. Ces cadres de l’établissement avaient été licenciés après avoir alerté leur direction puis les autorités sur des dysfonctionnements majeurs. Leur signalement a déclenché une enquête pour blanchiment et manquements aux obligations de vigilance, mettant en lumière des failles internes dans le traitement de clients à risque.
Par Milena Radoman - Monaco Economie
Lutte contre le blanchiment : les chiffres clés à Monaco
- Des sanctions pénales dissuasives dans la loi : jusqu’à 5 à 10 ans de prison et 18 000 euros d’amende, pouvant être multipliée par dix ; jusqu’à 20 ans de prison pour blanchiment aggravé et une amende pouvant être multipliée par vingt
- +40 % de déclarations de soupçon et plus de 1 300 déclarations analysées par l’AMSF en 2024
- Plus de 50 % des déclarations issues du secteur bancaire, devant l’immobilier et la gestion patrimoniale
- 57 millions d’euros : montant cumulé des oppositions à des opérations suspectes exercées par la Cellule de renseignement financier de l’AMSF en 2024